LES EXTRAITS FOLIAIRES POUR LUTTER CONTRE LA MALNUTRITION

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Dans un contexte de croissance démographique, de raréfaction des ressources, de surexploitation des sols et de diminution annoncée des terres cultivables avec le réchauffement climatique, il est urgent d’intensifier la production de nourriture dans les pays pauvres, mais de manière diversifiée et durable. Parallèlement, un retour vers moins d’animal et plus de végétal dans l’alimentation humaine sera incontournable dans un avenir plus ou moins proche. L’intégration de la luzerne dans les systèmes de culture et d’élevage associée à l’extraction foliaire peut contribuer de manière significative à cette intensification durable et à cette transition alimentaire. Les progrès enregistrés par les producteurs de Champagne-Ardenne sur les plans techniques et réglementaire ont largement légitimé cette approche. Pour aller plus loin, il faut diffuser le concept et démontrer son adaptabilité en le faisant adopter par d’autres régions du globe, dans d’autres contextes pedo-climatiques et culturels, avec d’autres matériels foliaires, et à d’autres échelles de production que celle pratiquée en France. L’APEF et les associations qui l’ont précédée ont tenté de nombreux essais mais jamais de manière globale en traitant de front toutes les dimensions du projet, indispensables à sa cohérence d’ensemble et à sa viabilité économique. De plus, il leur manquait le plus souvent d’être portés par des acteurs locaux.

L’APEF soutient actuellement deux projets conséquents qui ambitionnent l’un et l’autre de satisfaire à ces paramètres. Le premier est « Safe Nutrition » près de Richard Toll au nord du Sénégal. Le second est mené par l’ONG « Songhaï » sur trois de ses centres au Bénin.

C’est en 2010 que Bernard Giroud, le fils de Pierre Giroud, co-fondateur de France-Luzerne, lance le projet Safe Nutrition à Gaé, sur une rive du lointain fleuve Sénégal. L’intention est de répondre au double déficit alimentaire qui affecte hommes et bêtes, particulièrement pendant les longues périodes de « soudure ». La luzerne et son fractionnement doivent contribuer à nourrir le sol (en fixant l’azote de l’air), le bétail (avec les coproduits de la fabrication de l’extrait foliaire) et l’homme (extrait foliaire, lait, viande), en favorisant un équilibre raisonnable entre les trois. Safe Nutrition teste avec succès la culture de la luzerne dans la région du fleuve Sénégal, mais se heurte à une insuffisance de ressources et à l’absence de véritable supervision. C’est aussi une idée « importée », sans relais local fiable. Gilles Lemaire, directeur de recherche honoraire à l’INRA, visite le projet à plusieurs reprises.

Il lui donne une meilleure assise scientifique et le fait connaître à travers plusieurs articles. Au Sénégal, les grandes monocultures industrielles (riz, maraîchage et canne à sucre) sont confrontées à la dégradation des sols et aux problèmes phytosanitaires tandis que le bétail, limité au seules ressources fourragères natu¬relles, est soumis à des disettes récurrentes. Pour Gilles Lemaire, l’intégration agriculture/élevage est la réponse la plus crédible à ces difficultés, dans la perspective de développer un système agricole durable dont la « clef de voûte » est la luzerne. Entre temps, Safe Nutrition s’est rapproché de la « Laiterie du Berger », une entreprise qui collecte et transforme quotidiennement le lait de quelque 800 éleveurs. Cette société encourage une exploitation plus sédentaire de troupeaux génétiquement plus performants (et moins mobiles) pour sécuriser son approvisionnement en lait et optimiser les opérations de collecte. Une évolution qui est aussi justifiée par l’aggravation des sécheresses et par la diminution des espaces disponibles pour les parcours transhumants. Safe Nutrition est aujourd’hui associé à une ferme sénégalaise d’une trentaine de vaches à bon potentiel pour tester grandeur nature le projet pilote décrit par Gilles Lemaire. Ce « modèle expérimental » sera placé sous le signe de l’autonomie :

  • Diminution des engrais azotés et des produits phytosanitaires grâce à la rotation de la luzerne avec les cultures vivrières.
  • Amélioration de l’alimentation du bétail sans recourir aux concentrés importés.
  • Collecte d’un lait local à même de concurrencer le lait en poudre importé.

Pour conclure, Safe Nutrition est aujourd’hui solidement encré localement. Son projet a pour objectif d’accroître le bien-être social et la santé des populations, il a gagné en maturité et s’annonce viable économiquement.

SONGHAÏ fait référence à un prestigieux empire ouest africain du XVème siècle. Aujourd’hui, c’est une initiative locale qui entend contribuer à « restituer aux Africains la fierté et l’espoir pour une Afrique digne et prospère ». Comme Safe Nutrition, les centres « Songhaï » au Bénin s’intéressent à l’intégration de l’agriculture et de l’élevage, mais alors que Safe Nutrition se prépare à intervenir dans un contexte de très faible interaction entre l’élevage nomade et l’agriculture industrielle, Songhaï est un programme en pleine maturité et déjà entièrement orienté vers l’intégration synergique de la production de biens, d’énergie et de services. C’est aussi un centre de formation doté d’une offre très structurée qui lui permet de diffuser son expérience et d’essaimer au Bénin et dans d’autres pays d’Afrique, voire au-delà. Ce projet de grande ampleur a su mériter la confiance des institutions et des bailleurs internationaux en se montrant efficace et durable économiquement, écologiquement et socialement.

L’extraction foliaire est particulièrement « Songhaï compatible » par sa capacité à s’insérer dans les systèmes de production agriculture/élevage en proposant de nouvelles synergies.

Songhaï, c’est d’abord un regard lucide sur le gaspillage de nos modes de production et de consommation. Aussi l’organisation a-t-elle conçu et réalisé un système productif remarquablement élaboré, sobre en énergie et en ressources naturelles, et s’appuyant essentiellement sur le vivant et ses transformations successives. Rien ne se crée, tout se transforme, des micro-organismes aux bovins en passant par laitues, aubergines, choux, melons, carottes, tomates, manioc, riz, maïs, mouches, asticots, aulacodes, pintades, cailles, poulets, cochons, chèvres, carpes, poissons chat, les déchets des uns -y compris des humains- nourrissent les autres tandis que déchets finaux et biomasse produisent de l’énergie sous forme de biogaz avant de retourner aux champs. L’approche « zero déchet » s’applique aussi aux déchets plastiques et métalliques recyclés en bouteilles, sceaux, etc. et certaines pièces de fonderie. Par ailleurs, pour être plus autonome techniquement et financièrement, Songhaï conçoit, fabrique, adapte et commercialise des machines (fours, presses, broyeurs, séchoirs etc.) pour la transformation des productions agricoles (filières huile de palme, alimentation animale, riz, manioc, fruits, etc.) et fabrique également des matériaux de construction (briques en terre cuite ou latérite, tuiles vibrées, etc.).

A l’invitation du Frère Nzamujo, fondateur du mouvement Songhaï, Bernard Leclercq, président de l’APEF et sa femme Cécile, se rendent au Bénin pour la première fois en octobre 2015. Ils y retourneront 7 fois ! A chacune de ses missions, Bernard assure une formation sur le concept de l’extraction foliaire ainsi que sur l’hygiène alimentaire, une notion cruciale pour sécuriser la production des extraits foliaires. Parallèlement, il explore avec ses interlocuteurs les aspects pratiques de la préparation d’extraits foliaires à petite échelle avec les plantes (niébé, amarante, moringa) et les équipements disponibles dans les centres Songhaï. Différents modes d’incorporation des extraits foliaires dans l’alimentation sont également testés. Un projet de culture de niébé, recentré sur la luzerne, mûrit de mission en mission. Comme au Sénégal, c’est le préalable indispensable à l’amélioration de l’alimentation pour un élevage en voie d’intensification. Songhaï s’intéresse également à la valeur ajoutée de l’extraction foliaire et lance en 2017 une collaboration avec l’APEF pour un projet en trois étapes :

  • La première consiste en une série d’essais contrôlés sous l’autorité de l’agronome Gilles Lemaire, sollicité de nouveau, pour tester le développement de plusieurs variétés de luzerne sur des micro-parcelles. Les résultats sur les 3 premières coupes sont remarquables avec une production d’environ 130 kg de matière sèche/ha/jour, un chiffre tout à fait comparable aux vitesses de croissance les plus élevées en France pendant les mois les plus favorables de juin/juillet.
  • Sans plus attendre la confirmation de ces performances à travers la saison des pluies qui s’annonce, Songhaï lance la deuxième étape avec l’extension sur 2 ha dans chaque centre.
  • Une troisième étape est en cours d’élaboration avec la mise au point d’une petite ligne de production d’extrait foliaire de luzerne pour Parakou, capable d’absorber la production de deux hectares.

L’APEF soutient activement ce projet car Songhaï a tous les atouts pour relever le défi du développement et de la gestion d’une filière d’extraction complète, « du champ à l’assiette ».