LA LUZERNE EN ALIMENTATION EQUINE

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La luzerne est une matière première très communément utilisée dans le monde pour l’alimentation des chevaux. Par exemple aux Etats-Unis, il est fréquent que le foin de luzerne représente le fourrage de base de la ration. Pourtant en France, certaines craintes « historiques » demeurent chez les propriétaires de chevaux. Les réticences majeures sont basées sur la peur qu’ont les propriétaires équins des protéines, car une hypothèse avait été émise dans les années 1970 sur l’impact possible des excès protéiques sur les coliques. Depuis cette époque, les connaissances scientifiques ont évolué et il est désormais établi que l’amidon et les sucres solubles sont des facteurs de risque chez le cheval, alors que les excès protéiques n’ont jamais été incriminés. Au contraire, la luzerne est aujourd’hui présentée comme un facteur de protection !

La luzerne est une matière première très appréciée des chevaux. Ce point est essentiel car les équins sont
beaucoup plus sélectifs que les bovins : ils trient très attentivement les aliments qu’ils ingèrent.
L’appétence des aliments proposés impacte donc fortement la consommation volontaire.

En comparaison des foins de graminées, le foin de luzerne offre une meilleure appétence. Ceci se vérifie par exemple lors de « cafétéria tests » (Photo 1) : quand plusieurs fourrages sont proposés conjointement, les chevaux se tournent préférentiellement vers le foin de luzerne. Concernant les formes de présentation, il ne ressort pas de différence significative dans la consommation volontaire de luzerne entre les brins courts, les brins longs et les granulés.

D’un point de vue nutritionnel, la luzerne déshydratée apporte une quantité d’énergie équivalente au foin de prairie naturelle, mais en moyenne trois à quatre fois plus de protéines digestibles pour le cheval. Cette teneur protéique élevée est particulièrement intéressante pour les situations d’élevage. En effet, pendant la croissance des poulains et pendant la gestation et la lactation des juments, des apports protéiques très importants sont nécessaires. De plus, le profil aminé des protéines de luzerne se rapproche du profil de la protéine de lait ou de muscle squelettique équin, dont on suppose qu’ils correspondent à la « protéine idéale cheval ». Cette analogie permet d’optimiser l’utilisation des protéines de luzerne distribuées aux chevaux.

Parmi les autres particularités de la luzerne déshydratée, la teneur en calcium est quatre à cinq fois plus élevée dans la luzerne que dans les foins de prairie naturelle. Or, le calcium et les protéines confèrent des propriétés tampon à la luzerne. A dilution équivalente d’orge et de luzerne dans l’eau, il faut ainsi 3,5 fois plus d’acide chlorhydrique pour faire chuter le pH de 7 à 4 avec la luzerne qu’avec l’orge (Figure 1). Ceci est vraisemblablement à l’origine des bénéfices santé portés par la luzerne…

Chez le cheval, plusieurs maladies sont associées à une acidification du contenu digestif, comme les ulcères gastriques lorsque le pH chute dans l’estomac, ou les coliques, les diarrhées, voire les fourbures lorsqu’il baisse dans le gros intestin. L’acidification peut avoir plusieurs origines : la sécrétion d’acide chlorhydrique dans l’estomac, et la fermentation de l’amidon et des glucides simples par des bactéries amylolytiques tout au long du tractus digestif.

Aujourd’hui, la relation luzerne-santé la plus étayée scientifiquement concerne les ulcères gastriques, et notamment les ulcères qui touchent la muqueuse squameuse, non protégée par des sécrétions antiacides. Les ulcères gastriques sont extrêmement communs chez les chevaux qui pratiquent une activité physique régulière : dans les études épidémiologiques sur des populations de chevaux de courses, entre 80% et 100% des chevaux sont atteints.

Dans deux études cliniques internationales, des effets bénéfiques de la luzerne ont été relevés sur les ulcères de la muqueuse squameuse. Dans la première étude, conduite en 2007 aux Etats-Unis, la moitié des chevaux suivis a reçu une ration composée de 50% de foin et 50% de granulés industriels, et l’autre moitié une ration composée de 50% de luzerne et 50% de ces mêmes granulés. L’auteur relève une diminution significative du score de gravité des ulcères avec le régime « luzerne » : parmi les 11 chevaux qui présentaient des ulcères de la muqueuse squameuse en début de test, seul un cheval restait affecté après 28 jours de régime « luzerne ».

Dans le même temps, les chevaux qui consommaient le foin de graminées ont vu leur score moyen augmenter. Dans une autre étude clinique publiée en 2013 et conduite en Nouvelle-Zélance sur des chevaux atteints d’ulcères gastriques au début de l’essai, les auteurs observent une guérison des ulcères chez les chevaux nourris avec 100% de luzerne fermentée en 28 jours, et en 42 jours chez les chevaux dont le régime comprenait 70% de luzerne . Les auteurs concluent que leurs produits pourraient « guérir et prévenir les ulcères gastriques ».

Parmi les pistes d’explication de ces effets bénéfiques, le fort pouvoir tampon est mis en avant. Il pourrait
permettre de limiter les phases où l’acidité est dangereuse pour l’intégrité de la muqueuse gastrique.

Cependant, d’autres matières premières riches en protéines présentent un pouvoir tampon élevé, comme le tourteau de tournesol ou le tourteau de soja, mais n’ont pas à ce jour été corrélées à un effet bénéfique sur les ulcères. Une explication complémentaire a été mise en avant dans une étude conduite à Dijon en 2016 avec Désialis.

L’écosystème gastrique de chevaux a été comparé après ingestion d’un repas d’orge et de granulés de luzerne ou de tourteau de tournesol. Alors que la consommation d’amidon était équivalente dans les deux régimes, il a été constaté que les bactéries qui dégradent l’amidon se développaient moins dans le contenu gastrique lorsque la luzerne était distribuée (Figure 4). Une fermentation gastrique moins importante de l’amidon des céréales pourrait être un autre facteur explicatif de l’effet bénéfique.

De la même manière que dans l’estomac, les propriétés biochimiques de la luzerne semblent limiter l’acidose intestinale associée à la consommation importante d’amidon. Ce pouvoir tampon dans le gros intestin pourrait minimiser les perturbations de l’écosystème microbien, permettant une meilleure valorisation de la ration et un risque moindre de maladies digestives. Pour approfondir les connaissances sur ces effets, un programme de recherche est en cours.

Encore aujourd’hui, on peut parfois lire dans des articles : « attention aux effets secondaires […] des rations riches en protéines », « ça peut être irritant pour les intestins », « attention côté coliques si trop de protéines », etc. Or le lien entre apports protéiques et maladies digestives n’est pas établi d’un point de vue scientifique chez le cheval. Dans le dernier ouvrage sur les recommandations alimentaires américaines pour les chevaux (NRC 2007), le chapitre Protein excess s’ouvre même ainsi : « il n’existe pas beaucoup de preuves concernant les effets d’une consommation excessive de protéines » ! Afin de contrôler que les apports massifs de luzerne n’étaient pas dangereux, un essai de recherche a été conduit en 2018 sur 18 chevaux recevant 6 kg par jour de luzerne (16%, 18% et 25% de protéines brutes sur sec) pendant 28 jours. Confirmant l’hypothèse initiale, tous les chevaux ont consommé sans problème les 6 kg quotidiens de luzenre et aucune modification de leur santé n’a été observée au cours de l’essai.

Les craintes associées aux protéines semblent avoir pour origine une erreur d’interprétation. Fréquemment, les chevaux conduits à l’herbe déclenchent des épisodes de coliques, de diarrhées, voire de fourbures au printemps. Comme à cette période l’herbe est riche en protéines, il avait été fait l’hypothèse dans les années 1970 que ceci pouvait être à l’origine des déséquilibres de l’écosystème intestinal. Or c’est à cette période de l’année que l’herbe est également la plus riche en fructanes… Ce sont ces glucides, non dégradés avant d’arriver dans le gros intestin, qui lorsqu’ils sont consommés en très grande quantité sont à l’origine des maladies observées.

UN PROGRAMME DE RECHERCHE D’AMPLEUR SUR LA LUZERNE EN ALIMENTATION ÉQUINE

Sur la base du constat que la luzerne était une matière première de grand intérêt pour l’alimentation équine, mais peu utilisée en France en comparaison d’autres pays, une réflexion a été menée par la filière. Différents freins ont été relevés. Notamment il a été noté que les utilisateurs manquaient de données sur l’intérêt de la luzerne pour les chevaux : quels sont les bénéfices ? avec quelles formes de luzerne ? à partir de quelle quantité quotidienne ?

Afin de développer les connaissances et l’utilisation de la luzerne en alimentation équine, un programme a été mis en place en 2018 entre Coop de France et Lab To Field. La première phase, conduite en 2018 et 2019 doit permettre de choisir les formes de luzerne les plus adaptées à la digestion du cheval, de confirmer que la luzerne, même consommée en quantité très importante, n’entraîne pas d’altération de la santé, et de mesurer les effets bénéfiques sur les chevaux en termes de santé (digestive et générale). Les premiers résultats sont intéressants pour la filière et confirment l’intérêt de la luzerne pour prévenir les acidoses chez le cheval. Par exemple, la Figure 5 illustre le maintien du pH normal dans l’écosystème gastrique lorsque la luzerne (quelle que soit sa concentration protéique) est ajoutée comme substrat, alors que ce pH chute avec le son et l’orge.

La seconde phase visera à répondre aux questions « pragmatiques » suivantes :

  • La luzerne déshydratée permet-elle de prévenir et de guérir les ulcères gastriques ?
  • Dans quelle mesure la performance sportive du cheval est-elle améliorée par la consommation de luzerne ?
  • La luzerne déshydratée favorise-t-elle le bien vieillir chez le cheval senior ?